Nunchi - écouter par les yeux

Dans la continuité sur la compréhension de la personnalité coréenne, ce second article devrait encore éclairer un écart culturel important entre Français et Coréens, et permettre aux premiers une meilleure compréhension des seconds. Il s'agit ici d'appréhender l'importance du langage non verbal dans la culture coréenne. Et puisque c'est une communication qui ne passe pas par l'oreille, elle utilise un autre canal : la vue.

Je vous propose donc de découvrir ce que recouvre la notion de Nunchi, ou comment entendre l'autre avec ses yeux.

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Chez tous les hommes, les spécialistes de la communication estiment que l'essentiel d'un dialogue passe par des messages non verbaux plutôt que par des messages verbaux (50 à 90% en fonction des cultures). Les expressions du corps, du visage, du regard, de l’intonation de la voix, les gestes, apportent plus d'informations que l'utilisation des mots, voire parfois les contredisent. Les Coréens, du fait de leur culture particulière, se situent parmi ceux pour qui le langage corporel est le plus signifiant que le langage parlé. Aussi ont-ils développé à un haut point des capacités à observer et à appréhender ces non-dits et ont déterminé ainsi le concept de Nunchi.

Nunchi (눈치) est, en première définition, la capacité à comprendre, rapidement et de manière juste, la situation dans laquelle on se trouve, rien que par le regard. Autrement dit, il s'agit de voir les messages que nous envoient notre interlocuteur par son corps. Des expressions tels que "avoir un Nunchi rapide" (눈치가 빠르다), ce qui sous-entend quelqu'un qui comprend vite, ou "avoir un Nunchi lent" (눈치가 없다) se retrouvent souvent dans le langage courant, traduisant ainsi l'importance de cette capacité aux yeux des Coréens. 

En deuxième définition, il s'agit plus finement de ne pas voir que les apparences, mais aussi le Gibun d'autrui (기분, 氣分). On peut traduire le Gibun comme l'humeur, la disposition, l'état émotionnel d'un individu. "Avoir un bon Gibun" (기분이 좋다) ou "avoir un mauvais Gibun" (기분이 나쁘다), entre autres, sont des expressions centrales de la langue coréenne. Ce Gibun est le ressenti intérieur de tout un chacun, ce que tout humain ressent face à une situation donnée. Le saisir visuellement chez autrui est une qualité indispensable.

Enfin, un excellent Nunchi permet non seulement de voir une situation et un Gibun, mais aussi de prévoir et de prévenir une mauvaise situation qui donnerait un mauvais Gibun à un interlocuteur. Aussi cela se traduit par des attitudes qui ne troublent pas l'autre ou des actions qui le réconfortent et le mettent à l'aise.

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L'enjeu du Nunchi n'est rien de moins que l'harmonie sociale, si chère au Confucianisme. Car ne pas avoir de Nunchi est autant une disgrâce pour celui qui en manque (un manque d'intelligence sociale), mais est aussi ressenti comme un affront par celui qui transmet un message non perçu. Car ce dernier peut se sentir ignoré, voire méprisé par celui qui ne comprend pas le message envoyé : il n'y a pas de distinction entre le manque d'égard involontaire par manque de nunchi (le manque d'empathie) et le manque d'égard volontaire (le dédain, le mépris de l'autre), les deux sont mis dans le même panier, et sont jugés comme des fautes graves.

A contrario, avoir un bon Nunchi est considéré et comme une preuve d'intelligence et comme une preuve de conformité à l'étiquette (Ye, 예,禮). En bref, une personne bien sous tous rapports, un "gendre idéal".

Cependant, le jeu des relations sociales à la confucéenne complique sensiblement l'acquisition d'un bon Nunchi. Ainsi, la position sociale (statut, âge, sexe, ...) modifie sensiblement l'expression libre du Gibun, et donc sa lecture par le nunchi s'en trouve soit facilité, soit compliqué. Ainsi, lorsque l'on est dans une position inférieure, la bienséance consiste-t-elle à cacher son Gibun face à un Supérieur afin de ne pas le mettre mal à l'aise. Il s'agit de mettre en retrait ses propres besoins face à ceux, plus importants, de son Supérieur. De fait, il sera très difficile de savoir quel est le ressenti réel de ce subordonné.

Quand on est dans une position supérieure, on ne montre pas non plus son Gibun à un subordonné. Il convient de se montrer maître de soi à tout instant. Cependant, quand un besoin se fait sentir, le Supérieur peut faire transparaître son Gibun (parfois un agacement) afin d'obtenir de l'inférieur une action correctrice. Tout d'abord, il attendra de ses inférieurs qu'ils anticipent ses besoins, sans avoir besoin de les exprimer. Puis, s'il n'y a pas d'anticipation, il y a l'envoi d'un message non verbal : des gestes, des attitudes, des râclements de gorge, des coups d'oeil normalement compréhensibles à qui a un peu d'observation. Enfin, si l'interlocuteur ne comprend toujours pas, il y a alors le message verbal direct. Mais ce dernier étant le dernier recours, celui qui oblige le supérieur à bout de patience à formuler son besoin à quelqu'un qui manifestement est lent, voire irrespectueux, il pourra prendre une forme autoritaire et désagréable.

Enfin, quand on est à égalité, entre amis, on parle généralement de son Gibun de manière ouverte. Mais il peut aussi arriver que, par politesse, l'un dise ne pas avoir besoin de quelque-chose (d'une bière ou d'un peu plus de chauffage, par exemple) alors que son attitude montrera le contraire. Il sera alors bienvenu que l'autre insiste un peu, force un peu la main, montrant ainsi que, grâce à son Nunchi, il comprend et tient compte des besoins de son ami, sans le mettre mal à l'aise, sans qu'il ait eu besoin de quémander.

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Les Français, dont je suis, sont très fiers de leur langue et de sa richesse. Aussi, pour beaucoup d'entre nous, tant qu'un besoin n'a pas été exprimé oralement, il n'existe pas. Bien sûr, ceci est à nuancer selon les personnes, mais la plupart du temps, on attend qu'on nous dise quoi faire avant de le faire, même si on a observé un potentiel besoin chez l'autre. C'est un peu ce qu'exprime ceci : "si cela va sans dire, cela va mieux en le disant". 

Ainsi, un malentendu courant entre Coréen et Français travaillant ensemble est que le premier attend du second une entente tacite (communication implicite), quand le second attend du premier qu'il exprime oralement ses besoins (communication explicite). Bien entendu, le type de communication à retenir est, selon moi, largement dépendant de la relation hirarchique du Français vis-à-vis du Coréen, mais aussi du pays où cette communication a lieu ("à Rome, fais comme les Romains").

A titre d'exemple tiré de mon expérience, il n'est pas rare de voir un élève français tout surpris qu'un professeur coréen (de Hapgido) lui parle de manière un peu agressive. Le prof dira : "il faut tout lui dire, il ne fait attention à rien, il est dans son monde". Et l'élève de dire : "je ne comprends pas, s'il veut quelque chose, il n'a qu'à le dire. Je m'exécute toujours aussitôt qu'il me demande quelque chose. Quelle mouche le pique ? " Ainsi, le professeur passe-t-il pour autoritaire et impatient, ce qu'il n'est probablement pas, parce que l'élève n'aura pas su voir tous les signes en amont. Et l'élève passera pour un malpoli ou un idiot, ce qu'il n'est probablement pas non plus.

A contrario, un Coréen pourra être surpris qu'un Français se plaigne verbalement de quelque chose et s'en sentir très gêné. C'est que pour lui, il a eu un défaut de Nunchi. Alors qu'en fait, le Français n'aura envoyé aucun message non verbal, celui-ci s'exprimant oralement dès que son besoin s'est fait jour. Le Français aurait dû montrer son besoin de manière plus informelle, plus corporelle avant de parler, de manière à laisser le Coréen anticiper le besoin.

Aussi, d'une manière générale (et pas seulement quand on est avec des Coréens), je ne saurais trop que recommander à certains compatriotes français de bien ouvrir leurs yeux et d'attendre moins de la communication orale directe ou de l'écrit. Même entre Français, cela peut permettre d'éviter nombre de malentendus et de conflits. Au travail, par exemple, il y a ce qu'on appelle "la culture d'entreprise" : c'est un code implicite, non écrit et non verbalisé. Seule l'observation (et en dernier lieu, les récriminations qui paraîtront injustes) permettent de comprendre ce code.

En Bouddhisme, on appelle ceci la Juste Perception (Jeonggyeon, 정견, 正見), où il s'agit moins de voir par ses yeux que voir avec son esprit. C'est à mon sens, la meilleure définition du Nunchi. Alors, ouvrons les yeux !

Commentaires (2)

1. Laurent (site web) 25/02/2011

Merci pour cet article j'ai appris beaucoup. Je comprends mieux en effet les réactions d'enseignant coréens de taekwondo face à leurs élèves ! La question que je me pose c'est si cette différence dans le mode de communication est insurmontable ou non ? car ca me parait bien difficile de modifier nos modes de communication !

2. 25/02/2011

A mon avis, ce problème n'est pas insurmontable quand on est un peu curieux et observateur. Et qu'on parvient à traduire des attitudes corporelles basiques en messages (béhaviorisme).

En ce sens, je pense qu'en particulier, les pratiquants français de Muye devraient être armés face à ce problème puisque l'observation et l'analyse des situations (et en particulier de l'adversaire) font partie des qualités indispensables à un bon pratiquant.

En réalité, il n'est pas nécessaire pour un Français de changer son mode de communication. Il convient juste pour lui d'ouvrir les yeux pour capter les signes avant-coureurs qu'un Coréen ne manquera pas de laisser transparaître. Le maître-mot ici est "anticipation".

Sinon, Laurent, si tu as quelques exemples en tête de réactions "bizarres" d'enseignants coréens, n'hésite pas à nous les faire partager ici

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