2- les Muye et la vieillesse

Danse du Subak (Subakchum, 수박춤)

"L’âge n’y fait rien, les vieux pratiquants sont de redoutables adversaires, les jeunes voyous n’ont qu’à bien se tenir ! Papy, avec toute son expérience de la Guerre, peut mettre à genou le gros bovin et le petit nerveux. Et avec classe, en plus". A en croire les néophytes, le temps ne semble pas avoir de prise sur les pratiquants de Muye. Mais qu’en est-il réellement de cette légende ? Les Muye possèdent-ils quelques pouvoirs de jouvence, et permettent-ils de mourir "en bonne santé" ?

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Tout d'abord, il convient de définir ce qu'est la vieillesse car ce n'est pas aussi clair qu'il n'y paraît. En effet, l'Homme vieillit dès qu'il a fini sa croissance, donc on vieillit grosso modo dès après la vingtaine... La "vieillesse", en tant que telle, est alors généralement définie comme le passage dans une ère de notre vie où des dégénérescences et des maladies de long terme, légèrement douloureuses et/ou légèrement incapacitantes apparaissent, ne privant pourtant pas d'une autonomie suffisante (le passage dans le 3ème âge). Le quatrième âge est lui défini comme la période allant du moment où l'individu est atteint de troubles moteurs et/ou psychiques majeurs privant de toute autonomie, jusqu'à sa mort.

Physiquement, cela se traduit généralement par l'altération de certaines fonctions (la vue et l'ouïe par exemple), une perte de taille et de masse (-2% de masse musculaire, principalement de type II, et ostéoporose baissant le poids du squelette), baisse de la capacité d'adaptation du système immunologique, les modifications du métabolisme (notamment la baisse de tolérance aux glucose), ralentissement du système nerveux (entraînant une augmentation du temps de réponse réflexe aux stimuli), inadaptation du système cardio-vasculaire à l'effort (coeur n'accélérant pas suffisamment, compliance respiratoire diminuée), ... Bref, on part morceau par morceau jusqu'à ce qu'une fonction vitalesoit atteinte de manière irréversible, and this is the end !

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Or, nombre d'études récentes semblent montrer que la détérioration physique n'est pas si inéluctable qu'il y paraît, celle-ci pouvant être imputée plus directement à notre mode de vie trop sédentaire et plus intellectuel que physique. Sans nier que, passé un certain âge, les performances diminuent au cours du temps, la déchéance physique tient aussi en grande partie au manque d'entraînement physique, notamment d'entraînement même modéré à l'endurance (activité dépassant une demi-heure).

Un entraînement minimum mais régulier a des effets importants sur le système cardio-vasculaire (ralentissement du rythme cardiaque, irrigation préservée des muscles, économie d'oxygène, ...) et prévient donc des facteurs risque tels que l'hypertension, le diabète, l'hypercholestérolémie, l'obésité, ... Concernant les os, l'entraînement permet d'éviter la perte de masse minérale et ralentit fortement l'ostéoporose, fléau de nos aînés. En outre, l'entraînement de l'appareil locomoteur prévient les accidents liés à la marche et aux chutes (les blessures avec bris d'os déjà fragilisés entraînent des infirmités irréversibles). Aussi, bien qu'il n'atteindra plus jamais les performances d'un jeune trentenaire bien entraîné, on estime qu'un "Senior" qui s'entraîne régulièrement conserve une condition physique équivalente à celle d'un jeune de 25 ans non entraîné ! L'adage "le muscle ne s'use que si on ne s'en sert pas" semble confirmé par plusieurs études allant en ce sens.

Mais ce phénomène semble connu depuis fort longtemps, même si de manière plus empirique qu'avec notre méthodologie et nos appareils de mesures actuels. Entre autres, dans les Muye, les histoires ne manquent pas de pratiquants âgés ayant vécu une longue vie en pleine santé et en pleine puissance physique. Si l'on considère que ces Anciens ont pratiqué sans discontinuer tout au long de leur vie, ce n'est donc pas si incroyable que cela le semblait alors, à la lueur de ce qui a été écrit plus haut. Mais à une époque où la majorité d'une population ne pratiquait aucune activité physique passé un certain âge (le sport n'était pas aussi démocratisé qu'il l'est aujourd'hui), avec une hygiène plus faible et donc une durée de vie plus réduite, il n'est guère étonnant que la vigueur et la longévité des Muye-in aient pu paraître "surhumaine", voire "légendaire".

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La question qui me vient est alors la suivante : les bénéfices de la pratique à long terme des Muye ne sont-ils finalement pas différents de ceux apportés par n'importe quel autre sport ? En d'autres termes, les Muye n'apportent-ils rien de plus que des sports tels que le football ou le tennis dans la prévention de la déchéance physique ? Ce qui va suivre tient plus de mon opinion que de résultats scientifiquement observés (je n'ai pas trouvé d'étude aussi spécifique, désolé EmbarrasséCool).

Le travail des Muye apporte quand même quelques spécificités, à mon sens. Tout d'abord dans leur progressivité : on peut aussi bien les pratiquer de manière très lente ou de manière dynamique, chacun peut ainsi pratiquer à son rythme. On travaille principalement pour soi, avec ses propres objectifs ; il est nul besoin de se comparer aux plus jeunes. Le travail des Gigong permet aussi de mobiliser son système cardio-vasculaire, sa musculature et sa structure de manière douce et néanmoins constructive, autour d'exercices ne mettant le corps du pratiquant dans aucun danger de blessure. Nombre d'exercices se font même en position assise, voire allongée, ce qui préserve les articulations des genoux et du dos. On pourrait aussi ajouter que la pratique sous la forme d'un Hyeong (forme, jap.= Kata) ou sous la forme de routine de techniques aide à l'entretien de la mémoire et prévient de la maladie d'Alzheimer.

L'entraînement martial en lui-même permet aussi les mêmes résultats mais l'âge à mon avis nécessite certaines adaptations de manière à éviter la blessure. Ainsi, les Nakbeop (roulades et chutes), les projections de hanche, les coups de pieds un peu trop acrobatiques, ... doivent-ils être pratiqués avec prudence, voire éliminés de la pratique régulière. A partir d'un certain âge, l'entraînement devient alors plus une activité d'entretien qu'une recherche d'augmentation de la performance.

De mon point de vue et de ce que j'ai pu voir avec des professeurs avancés (en âge et en technique), certaines qualités ne se perdent pas, tant qu'ils ont l'usage de toute leur mobilité. Ainsi, la justesse des placements, la mobilisation complète du corps, la détente musculaire, l'utilisation rationnelle de l'énergie, l’explosivité des mouvements, l'expérience du combat ; en bref, tout ce qui fait pour moi les facteurs de réussite d'une technique, bien plus que la force et la vitesse, est toujours présent chez ces professeurs. Ce qui en fait des vieillards dont il convient de se méfier puisque toujours dangereux tout en n'ayant pas l'air de l'être... 

Même le travail des armes devient plus technique et subtil. Or toute arme, dans des mains habiles, compense fortement les différences de gabarit et d'âge. De plus, l'âge autorise le port de quelques armes sans qu'il en soit tenu rigueur : je pense ici de manière un peu ironique (mais pas tant que ça) à la canne, que personne ne viendra reprocher à un senior d'avoir avec lui ; et pourtant, quelle arme redoutable dans les mains de quelqu'un qui s'en sert bien... Je pense aussi au couteau, sous forme d'Opinel dans nos campagnes.

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De tout ceci, la bonne nouvelle est que l'avenir semble radieux et notre (future) vieillesse peut se dérouler de manière physiquement satisfaisante, en bonne santé. Reste que la composante "activité physique" n'est qu'une partie de la santé et de la longévité : penser aussi à la nutrition et à l'hygiène est tout aussi important.

Du point de vue du combat, face à un plus jeune très entraîné, peut-être qu'un vieux pratiquant ne résistera pas longtemps sur la distance : la vitesse, l'endurance et la force de la jeunesse peuvent avoir raison de leur expérience si le Senior ne parvient pas à conclure le combat rapidement. Les Muye ne transforment personne en Superman, inutile de rêver. Mais ils augmentent de manière très sensible les chances de survie, même à un âge avancé. Et ça, c'est déjà énorme.

Je n'émettrais que deux avertissements ici : premièrement, un bon Muye est celui qui privilégiera toujours le long terme sur le court terme. Ainsi, pour être un Senior en bonne santé et toujours bon martialement parlant, il convient à mon sens d'être un Jeune qui fait attention dès maintenant à ne pas exagérer l'entraînement (éviter les sur-entraînements, privilégier la progressivité), à ne pas se blesser inconsidérément, à respecter les principes bio-mécaniques de son corps (notamment sur des postures entraînant des positions non naturelles ou avec trop de pression sur les genoux), à ne pas abuser des plaisirs de ce monde (nourriture en grande quantité, boissons sucrées ou alcoolisées, tabac, ...) et à penser à l'avenir. Toute erreur de jeunesse se paye plus tard !

Deuxièmement, tout ce qui vient d'être dit plus haut n'est réalisable qu'avec une pratique régulière et ininterrompue. En effet, tout gain s'il n'est pas entretenu se perd à double vitesse. Donc, la pratique des Muye peut et doit s'envisager uniquement sur la durée de toute une vie, et sortir du Dojang ne se conçoit que les pieds devant. Pour cela, la motivation est la clé primordiale, que celle-ci repose sur la peur de la déchéance, sur l'"efficacité" ou sur le plaisir sans cesse renouvelé de la pratique.

"La capacité de l'homme ne régresse si fort que par ce qu'il s'est laissé persuader qu'il devait en être ainsi", Mulford

Commentaires (1)

1. Jean 03/11/2012

Merci de partager tant de passion et de savoir!!!!! Votre site apporte beaucoup de sagesse.....

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