3- la force, notion ambiguë dans les Muye

Ssireum 

"Tu n’en as pas l’air mais tu dois être costaud ! De toutes façons, tu n’as pas besoin d’être fort pour être efficace : le balèze là-bas, tu le plies en deux coups de cuillers à pot ! Et sans aucun effort, encore..."

La légende des arts martiaux, en tant qu’art de combat fondé sur le principe de la non-force, a fait son chemin même parmi les profanes. L'image de la jeune fille terrassant un géant avec un seul doigt semble bien ancrée : arts de paix puisque non violents, arts des faibles puisque sans nécessité d'utiliser la force, art de l'intelligence supérieure à la force brute (donc idiote selon le préjugé commun), et enfin art du non-effort supérieure à la débauche d’efforts.

Ces assertions ont-elles réellement quelque réalité ? Ou ne sont-elles fondées que sur des légendes ? SI la force est inutile, pourquoi voit-on de nombreux Muye-in avec de beaux muscles bien saillants ?

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Reprenons tout d'abord les définitions de ce qu'est la force. Du point de vue de la physique, il s'agit de toute cause dont l'action provoque la déformation d'un corps ou en modifie le mouvement. Ceci est déjà très significatif : concernant un combat, on peut distinguer les techniques en deux catégories, celles où j'agis sur l'adversaire (et donc j'utilise une force) et celles où je n'agis pas, laissant le mouvement de l'adversaire se développer.

Concernant les êtres vivants, la force désigne leur vigueur physique, leur robustesse, leur capacité à accomplir des efforts. La notion de force est alors souvent confondue avec celle de violence, ou de brutalité à tout le moins. Pour ce qui nous intéresse, la force permet à une personne de pousser, tirer, soulever, presser, saisir, jeter au sol, immobiliser, ... Bref, contraindre son adversaire dans une position désavantageuse et s'imposer.

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Mais une fois qu'on a défini la force, le problème n'est qu'effleuré car le corps humain, du fait de sa complexité, ne peut se définir comme une force unique mais comme la somme d'une multitude de forces.

Ainsi, ne serait-ce que pour tenir debout, une personne met en jeu des forces dans de nombreuses articulations (chevilles, genoux, hanches, dos, épaules, coudes, poignets, cou). C'est ce qu'on nomme structure ou forces de maintien. Déjà, à ce niveau, on peut noter que répartir correctement la force dans chaque articulation : l'un des écueils des pratiquants est d'avoir des tensions excessives ou un manque de tonus mal placés (par exemple, ce qu'on trouve souvent, c'est trop de tensions dans les épaules ou une ceinture abdominale trop relâchée). La répartition de la tension dans les articulations est très importante car elle conditionne la capacité d'amortissement du corps (dissipation d'énergie notamment).

En mouvement, les mêmes articulations sont sollicitées et, par le jeu des muscles agonistes et antagonistes, les membres peuvent se mouvoir : on parle de forces de déplacement.

Ainsi, dès maintenant, on peut tordre le cou à la légende de la non-force : même en ne faisant rien, en ne bougeant pas, le simple fait d'être en station verticale implique l'utilisation de muscles, donc de "la" force (une somme de forces). Concentrons-nous donc sur une notion plus réaliste : l'effort minimum durant le combat.

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La bonne question à se poser est donc la suivante : comment j'utilise un minimum de force face à un adversaire plus fort que moi et qui met toute sa puissance dans le combat ? Pour moi, c'est là tout l'enjeu des Muye, à savoir la réponse à donner face à un lutteur de Ssireum qui va vouloir vous attrapper, vous soulever et vous jeter violemment au sol. 

Et il y a autant de réponses qu'il y a de types d'attaques. Pour autant, on peut grossièrement classer ceux-ci en deux catégories : les attaques en dynamique (où l'adversaire va, pour placer son attaque, se déplacer plus ou moins vite sur vous, d'où une translation de son Jungshim et la création d'une inertie importante) et les attaques en statique (où l'adversaire développera son attaque sans se déplacer, d'où un Jungshim pratiquement immobile et une inertie faible).

Dans le premier cas, deux réponses sont possibles face à une charge : soit un mouvement en direction opposée à l'attaque (force d'annulation), soit un mouvement  en direction identique à l'attaque (force d'accompagnement). Dans le deuxième cas, on fait appel à des mouvements de déséquilibre afin de saper les bases de la force de l'adversaire (Him Giuligi). Ces trois forces réclament les mêmes qualités corporelles : structure sans molesse, ni tension excessive qui puisse jouer son rôle d'amortisseur et de support à ma propre force ; abaissement de mon Jungshim sous le Jungshim de l'adversaire ; génération de force par mon Danjeon, et non par mes membres distaux ; concentration de la force sur les parties faibles de la structure de l'adversaire ; ...

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J'aimerais toucher ici un mot sur la génération de force, puisque c'est le sujet. Il y a énormément à dire, aussi je ne m'étendrai pas outre mesure, mais c'est un des apports importants des Muye.

En effet, pour compenser le manque de force physique, on a essayé de générer de la force, non par l'utilisation des muscles des membres distaux (bras et jambes) mais par l'utilisation du Danjeon. J'opposerai donc à la force dynamique, qui utilise les muscles des membres (biceps, triceps, quadriceps, ...), la force vibratoire, qui utilise une vague cinétique qui se propage de la zone du coccyx et de la ceinture abdominale jusqu'au bout des membres distaux (doigts des mains ou des pieds). Cette dernière force ne nécessite aucune puissance musculaire particulière, mais une détente importante dans le dos, les épaules, les coudes, les poignets afin de laisser circuler cette "vague d'énergie cinétique". L'efficacité des trois forces précédentes (annulation, accompagnement et Him Giuligi) est largement conditionnée par l'application correcte de cette force vibratoire.

L'autre force ne nécessitant pas d'effort musculaire est le poids (qui correspond à ma masse multipliée par la gravité). L'utilisation de mon poids par un abaissement rapide de mon centre de mon centre de gravité ajoute de la force à toutes techniques, tout autant que cela améliore mon assise et mon équilibre. Même pour les déplacements, l'utilisation de mon poids me permet des déplacements rapides par retrait de mes appuis.

Sans s'étendre plus, le lecteur aura compris qu'il existe ainsi d'autres façons de générer des forces (autrement dit de mobiliser un adversaire) que la simple utilisation des muscles des bras ou des jambes.

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Ainsi, on peut le voir dans ce billet, je ne crois pas au concept de non-force, terme issu peut-être d'une traduction maladroite ou d'une licence poétique largement exagérée. D'un autre côté, l'utilisation de force issue d'efforts musculaires importants ne peut être efficace face à plus fort que soi. Mais quoi qu'il en soit, un Muye-in utilise (créée) de la force dès qu'il mobilise un adversaire. Je crois par contre qu'il y a certainement eu confusion entre "force" et "tension excessive".

Mais le Muye-in ne peut pas se contenter d'être simplement plus fort physiquement que son adversaire pour le vaincre. Je crois plutôt très fortement au travail d'une force intelligente, provenant de la génération de mouvements issus de mon centre et de la gravité, ainsi que par l'utilisation intelligente de cette force sur la structure et/ou la dynamique de l'adversaire. Il est ainsi possible de se passer d'une musculature surdéveloppée et d'efforts trop importants pour l'emporter.

En conclusion, je considère que développer cette capacité de "force sans effort" est un point central dans la compréhension de la nature profonde des Muye, ainsi que dans la gestion du combat. Savoir générer correctement de la force est donc un point à travailler en permanence au Dojang et devrait être au centre de toute technique vue en cours.

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