4- le Muyein face à la peur

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Même pas peur ! Peur de rien ! Ah, ce que j'aimerais être comme ça... Comme dans les films où le héros se jette dans la mêlée comme s'il s'agissait de plonger dans la piscine pour se rafraîchir. Mais ce n'est pas mon cas : le combat me rebute, comme si j'avais à  accomplir une action non naturelle. Evidemment, quand le combat est commencé, je ne ressens plus ce frein et je donne tout ce que j'ai pour gagner. Mais combien de combats d'entraînement perdus ou, autrement dit, combien de morts virtuelles ai-je dû subir ? Encore trop pour que je ne me sente pas invincible. Et heureusement.

ALors, à quoi sert la peur ? Qu'est-elle ? Peut-on s'en défaire ? Puis-je devenir le héros sans peur dont je rêve ? Est-ce seulement souhaitable ? J'ai déjà peur des réponses...

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La peur est évidemment un sentiment qui est basiquement lié à l'instinct de survie, et par extension à l'instinct de survie sociale. Elle apparaît sous le stimulus d'une menace au sens large : menace physique, menace sociale, menace réelle ou imaginaire, menace actuelle ou future, ... Les stimuli de la peur sont nombreux : la perte de la vie, peur de la blessure, peur du handicap ; peur de la perte de la dignité, peur pour (ou de) ses proches ; peur du vide, de la foule, du noir ; peur des fantômes, peur de Dieu ; peur aussi du succès, de la gloire, ... Comme on le voit, certaines peurs sont de l'ordre de l'irrationnel, c'est à dire qu'on a parfois peur sans savoir pourquoi, ou tout le moins d'un danger dont l'existence tient plus de la croyance que d'un danger plus immédiat et concret.

La peur trouve sa source dans des atavismes (peur des serpents, alors que beaucoup n'ont jamais croisé le chemin de l'un d'entre eux), dans des expériences personnelles ou dans ses croyances. D'un point de vue taoiste, la peur est un des sentiments parmi les cinq de base, il est donc normal de la ressentir. Elle est rattachée à l’élément Eau du Ohaeng. Nous en reparlerons plus bas.

Le lien entre la peur et les Muye saute aux yeux : le second est basiquement une émanation du premier. Car une des raisons principales de leur existence est justement de protéger la propre existence du pratiquant : contre son environnement, contre ses congénères (ou contre des con-dégénérés, diront certains), contre la maladie, contre la déchéance physique, contre sa propre nature et ses propres excès (psycho-somatique, stress, vieillesse, …). Les Muye, compris au sens large, sont donc les outils permettant de se prémunir de toutes les menaces.

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Comme on l'a vu, la peur est le moyen utilisé par notre corps pour nous empêcher de nous jeter tête baissée dans un danger, et pour nous aider à nous en sortir quand on est dedans.

Tout d'abord, la peur se manifeste par des réactions physiques qu'on reconnaît facilement : accélération des battements de coeur, halètement respiratoire, excitation sensorielle, tremblements, chair de poule, poils tendus, parfois paralysie empêchant d'avancer. Dans les cas de peur extrême (terreur), les fuites urinaires et fécales, ou l'apparition de cheveux blancs, sont des symptômes possibles. Quand ces signes apparaissent, la réaction naturelle est de fuir la source du danger.

Lors du combat, la peur peut être aussi bien un frein qu'un moteur. Dans le premier cas, trop de peur nous fige (muscles hypertendus), le rythme respiratoire qui a trop vite et trop fortement augmenté finit par créer une hyperventilation, la vue se rétrécit sous un effet tunnel libère l'adrénaline. Dans certains cas extrêmes, la perte de connaissance survient, ce qui devait être utile lorsque nos ancêtres allaient se faire dévorer par un animal sauvage : on mourrait ainsi sans douleur... Dans le second cas, la peur libère l'adrénaline, ce qui a pour effet d'augmenter les apports énergétiques aux muscles, d'accélérer le rythme cardiaque, d'augmenter la pression artérielle ; bref d'activer le corps pour un effort important.

Se libérer de la peur aurait donc pour effet de ne pas nous figer au cours du combat, mais aussi de nous priver de l'avantage de l'adrénaline. Ne pas avoir peur apporte aussi d'autres désavantages comme la témérité et un refus de voir le danger (surestime de soi, psychopathie). Car l'absence de peur ne signifie pas absence de danger...

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Pour autant, la peur pouvant être un frein trop important, les Muye ont rassemblé un certain nombre de techniques, essentiellement issues du Bouddhisme, pour s'en libérer.

Le premier enseignement est de vivre ici et maintenant. Rien ne sert en effet d'avoir peur de dangers futurs ou imaginaires. En se concentrant sur la réalité qu'on vit actuellement, nombres de peurs disparaissent d'elles-mêmes. Penser à ce que dira son patron demain sur une erreur de ma part peut m'empêcher de réfléchir correctement à un moyen de la corriger maintenant. De plus, est-on sûr à 100% de la réaction du boss ? Dans le contexte martial, s'inquiéter d'une agression future ne nous met ni à l'abri de celle-ci, ni ne nous permet de la prévenir correctement, ni de nous entraîner dans les meilleures conditions.

De plus, nombre de risques sont évitables par une simple vigilance quant à ce que l’on fai sans verser dans la paranoïa pour autant. Celle-ci permet d'éviter la surprise, qui reste un des facteurs importants de la génération de la peur. La surprise (et donc les attaques surprises) occasionne un bref état de latence ralentissant ainsi une réaction correcte. La vigilance, en ce qu'elle permet d'anticiper un danger, évite la surprise, et par extension la peur soudaine. Il vaut mieux en effet ressentir une peur qui nous arrive graduellement qu'une peur rapide qui amène des réactions physiques plus violentes, proches de l'état de choc.

Les deux premières techniques permettent de restreindre le nombre de peurs à celles réelles et immédiates et d'en anticiper les dangers. Le troisième principe consiste à relativiser la menace, autrement dit de l'évaluer à ses justes proportions. En effet, face à un danger, il est aisé de lui donner plus d'importance qu'il n'en a en réalité et donc d'augmenter sa peur inutilement. A contrario, voir un danger comme négligeable alors qu'il ne l'est pas fait perdre tout sens de la prudence et n'est donc pas plus souhaitable.  

Enfin, en finir avec une peur, c'est se mettre en face d'elle. La confrontation permet de mieux comprendre la menace qu'elle représente et de la surpasser. Concernant la peur de l'agression, c'est en combattant qu'on a la meilleure chance de s'y "habituer" et de mieux la gérer. La pratique monte alors le "niveau de peur" nécessaire à la production d’Adrénaline.

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La peur est un sentiment normal. En ressentir ne fait pas de soi un lâche, juste quelqu'un qui veut survivre. Le Taoisme en a fait un de ses cinq sentiments de base. Comme tout élément du Ohaeng, le principe à retenir est qu'il ne faut en ressentir ni en excès, ni en manque. Il convient, ici comme en toute chose, de rechercher un équilibre entre panique et témérité, tout simplement.

Par contre, en combat comme au poker, il ne faut rien en montrer à son adversaire. Malgré la peur, garder de la tenue et un visage impassible sont un aspect à travailler, l'adversaire ne devant pas pouvoir lire ce qui se passe en nous. L'enjeu est donc double : contrôler sa peur (et non la tuer) et la cacher. De l'extérieur, on ne doit voir qu'une attitude déterminée. Le mot "gestion des sentiments" prend ici tout son sens.

En conclusion, les Muye se doivent de développer un travail de gestion de la peur, c'est dans leur code génétique. Mais c'est dans l'intérêt du pratiquant qu'il se confronte à ses peurs en ne refusant pas la difficulté (je pense par exemple à pratiquer des combats contact, des combats simultanés ou des mass attacks pour qui aurait peur du combat), quoique dans un environnement contrôlé et sous le regard d'un professeur compétent. Mais à un niveau individuel, sans l'aide de personne, il convient d'exercer sa propre volonté : faire face et ne pas reculer face à mes peurs devrait être le premier adage du Muyein. C'est le premier pas vers le courage.

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