Do à Do

De nombreux Muye possèdent le terme Do accollé à leur nom : Taegwondo, Hapgido, Geomdo, et ainsi de suite. Mais cela est vrai aussi dans le reste de l'Asie : Jûdô et Aikidô, Vietvodao, Qwankido, etc... S'il n'y avait que cela, ce serait suffisant pour attester de l'importance de ce concept. Mais il y a plus : on retrouve ce terme rattaché aussi à des activités non martiales, comme la Voie du Thé, la Voie de la calligraphie ou la Voie de l'arrangement floral, et bien d'autres activités humaines.

Mais, pour en rester uniquement au niveau martial, ce vocable porte-t-il la même signification dans chaque école ? Existe-t-il une Voie unique ou, au moins, les différentes Voies amènent-elles à la même destination ? En avant pour un petit tour d'horizon.

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Concernant le terme en lui-même, Do (도, 道) désigne de manière tout à fait commune la route, le chemin ou la province. C'est un mot du langage quotidien des Coréens et il n'y a pas de concept philosophique particulier rattaché de manière spontanée. Tout comme en français, la route désigne pour la plupart d'entre nous... une route, un chemin tracé, bétonné ou pas, et rien de plus. Pour autant, dès qu'on entre dans les Muye, le terme de Voie recouvre une toute autre signification, philosophique, quasi-religieuse, sans que l'on puisse pour autant en définir clairement les concepts, ni même les contours, même si l'on sent bien, quoique confusément, que cela sous-tend un espèce de parcours initiatique par le biais d'une activité (le combat, en ce qui concerne les Muye ; l'écriture pour ce qui concerne la calligraphie ; etc)

La première "activité" à avoir adjoint une dimension philosophique au mot "Voie" est le Taoisme (Dogyo, 도교, 道敎). Pour autant, ce Do, à l'origine, ne désigne pas un chemin initiatique mais une sorte de Grand Tout, issu du Chaos et ayant enfanté la discrimination négative Eum (음, 陰) et positive Yang (양, 陽), puis, par scissions successives, enfantant "les dix-mille choses", soit l'ensemble de notre univers connu (le Ciel, la Terre, la flore, la faune, les humains) et inconnu. La croyance des anciens Taoistes était que si l'Homme se conforme parfaitement aux Lois naturelles, et plus précisément aux Lois du Do (Tao), il acquérera l'immortalité. Aussi tous leurs efforts étaient-ils tournés vers la compréhension de cette Nature et le développement de sciences naturelles (médecine, pharmacopée, diététique, astronomie, astrologie, météorologie, géomancie, cycle Ohaeng, ...). Ces différentes activités étaient pour eux le chemin à suivre, et ce chemin finit par se confondre avec son but. Jusque dans le terme Do, désignant aussi bien le chemin et le Grand Tout. L'objectif est de devenir un Immortel.

Mais le Taoisme, même s'il est le premier à parler de Voie, ne fut pas la seule philosophie initiatique d'Asie. Le Bouddhisme (Bulgyo, 불교, 佛敎) reprendra ce terme à son compte dans le cadre de sa politique d'intégration ans les pays d'Asie de l'Est. Mais, même si le terme est le même, le but et les moyens proposés étaient très différents. Pour le Bouddhisme, la Nature est de peu d'importance car phénomènale. Ce qui compte est la délivrance de la souffrance psychologique par l'application des huit Voies (ou Saint Chemin Octuple, Paljeongdo, 팔정도, 八正道) et, par ce biais, l'arrêt du cycle des renaissances (Nirvana). L'homme devient alors un Bouddha.

Enfin, le Confucianisme (Yugyo, 유교, 儒敎) proposera sa propre Voie permettant de devenir un Homme Noble (Gunja, 군자, 君子). Mais le but n'est plus ici de Nature, ni de développement personnel : il s'agit de créer une Société harmonieuse et apaisée. Le chemin à suivre est donc autant morale (vertu individuelle) que relationnel (vertu communautaire). La Voie à suivre se décline alors autant en éducation personnelle qu'en connaissance des rites, usages et coutumes.

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On sent déjà qu'avec ces trois grandes philosophies, la "Voie" n'est pas unique, pas plus que ne l'est son but : l'une propose une Voie naturaliste (Dogyo), l'autre une Voie spirituelle (Bulgyo) et la troisième une Voie sociale (Yugyo). Mais ce serait sans compter avec les Voies des syncrétismes nés de ces trois précédentes, tels le néoconfucianisme, les différents chamanismes, ...

On peut aussi compliquer les choses en incluant dans cette liste de Voies les apports des religions chrétiennes, juives ou musulmanes lors de la diffusion des Muye hors d'Asie, chaque professeur non coréen apportant ses propres croyances dans son enseignement, consciemment ou non. Je propose d'ores et déjà de ne pas en tenir compte, cela faisant partie des croyances de chacun et créant des écoles communautaires excluant les non-croyants. Elles n'entrent donc pas dans mon analyse (je m'intéresse ici aux écoles non communautaires, ce qui représente la majorité des cas) mais il est intéressant de noter leur existence. 

Ca commence à faire beaucoup, non ? On peut donc déjà dire que "Do" recouvre une infinité d'interprétations et qu'il est extrêmement simplificateur de traduire "Do" par "Voie" : "Voies" serait plus approprié...

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La question est : qu'en reste-t-il de nos jours et sous notre ciel français ? On pourrait être pessimiste et se dire que les Muye en France n'incluent rien des grandes Voies, se cantonnant à leurs aspects utilitaires et physiques (en Corée aussi, en grande majorité, ne nous voilons pas la face). En effet, combien de professeurs ont été formés dans les philosophies orientales ? Plus loin, quelle école propose un programme incluant de la philosophie, ou définissant clairement, ou même de manière informelle, son objectif final ? La plupart du temps, c'est à l'individu intéressé de creuser seul la question, en dehors de son école.

Mais, à mon sens, on peut rester optimiste car des traces de ces Voies persistent dans le Dojang. On y trouve souvent les aspects sociaux (saluts, politesse, relations d'aînesse, ...), les aspects naturalistes (travail de l'énergie, respirations, aspects santé, ...) et les aspects spirituels (méditation, ...). Aussi ces trois grandes Voies persistent-elles au travers de leurs applications pratiques durant les cours et les Muye en sont un syncrétisme initiatique particulier qui n'en privilégie aucune. C'est juste à l'élève d'ouvrir l'une ou les portes entr'ouvertes par leur pratique.

Ce qu'on pourrait alors reprocher, c'est que si ces Voies sont encore tracées en pointillé au sein des Muye, on en ait perdu les objectifs (la partie immergée de l'iceberg). On pourrait se contenter d'apprendre à se battre (devenir le meilleur bagarreur du monde ou le meilleur "guerrier"), ce qui est une Voie en soi. Mais les Muye proposent un peu plus que ça, il proposent de devenir un Homme, avec un h majuscule (que ce soit un Immortel, un Bouddha ou un Noble, ou un mix des trois). Et là, c'est à chacun de réfléchir à ce qu'il faut mettre dans la définition de ce terme (rapport à soi, rapport à autrui et rapport à la nature) et d'agir afin d'arriver à cet idéal, dessinant de facto sa propre Voie personnelle.

Si l'on connaît la destination, la Voie à suivre et ses étapes se montrent plus clairement. A méditer.

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