Hoheup, source de vie martiale

(article originalement paru dans le magazine Dragon Hors Série Aikidô de septembre 2015. Il a été légèrement modifié, notamment par l'utilisation exclusive de termes coréens)

 

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Une respiration, une technique

La respiration est un élément central des traditions orientales : d’inspiration taoïste, bouddhiste ou syncrétiste, les « écoles de respiration » sont nombreuses dans cette région du globe. Accompagnant la vie de la naissance jusqu’à la mort de tout individu, il lui est prêté toutes les vertus liées à la santé physique, émotionnelle et mentale. Mais elle est aussi vue comme une source de force, de pouvoir et d’élévation spirituelle dans des plans de conscience supérieurs. Elle est enfin le dénominateur commun à de nombreuses activités traditionnelles telles que le Shiatsu, les cérémonies du thé, la calligraphie et bien d’autres encore.

Pour comprendre les fondements de la conception de Hoheup (호흡, 呼吸) dans les Muye, je ferai une rapide description de la respiration du point de vue extrême orientale « traditionnelle ». Nous verrons alors l’aspect central, bien qu’invisible, qu’elle revêt dans la réalisation des techniques de combat pour 3 de ses aspects fondamentaux : la structure corporelle et l’équilibre ; les déplacements et les mouvements ; et les rythmes et la génération de puissance.

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Hoheupbeop (호흡법, 呼吸法)

 

Meditation

Méditation ou la respiration consciente

 

Dans la Médecine Traditionnelle Orientale (MTO), les théories sur la respiration reposent majoritairement sur le Taoisme. Dans sa partie préventive (기공, 氣功, Gigong), la MTO fait de la respiration une de de ses composantes de longue vie que l’on peut retrouver sous le vocable de Hoheupbeop (principes de respiration).

Elle est vue comme le comburant nécessaire à la réalisation de l’alchimie interne qui résultera en création d’énergie (, 氣, Gi). De ce point de vue, comme pour un feu à entretenir, trop d’air et la flamme est soufflée ; pas assez d’air et la flamme s’étouffe. D’un certain point de vue, le Taoisme rejoint ici le Bouddhisme en ce qu’il considère le juste milieu comme un état particulier permettant à la vie de se réaliser. Ainsi, un autre adage dit qu’un chien vit moins de 20 ans du fait qu’il halète en permanence, alors qu’une grue peut vivre plus de cent ans car elle ne respire qu’une fois par an. Malgré son exagération ceci pose le principe qu’il convient de réguler sa fréquence respiratoire dans une optique de longue vie, voire d’immortalité. Autre point démontrant l’importance de la respiration : un nouveau-né n’est pas considéré comme vivant tant qu’il n’a pas eu sa première respiration, le corps sans Gi n’étant que matière inerte. Et sans Gi, c’est la fin de la vie, la mort autrement dit.

La notion d’air n’existant pas en tant que telle à l’époque où la MTO a été conceptualisé, on parlera de Gi ici. Fondamentalement, la respiration est l’action de faire pénétrer le Gi du macrocosme (l’extérieur) dans mon microcosme (mon interne), et vice-versa. Il se retrouve stocké dans l’abdomen (하단단전, 下段丹田, Hadan Danjeon), autrement appelé l’océan de Ki (기해 단전, 氣海丹田, Gihae Danjeon). Il est ensuite distribué aux organes et aux muscles via des « méridiens » (경락, 経絡, Gyeongrak) selon un cycle nycthéméral de 12 x 2 heures.

 

Meridien poumon

Méridien du poumon

 

Du fait que le stockage se situe dans l’abdomen, la respiration abdominale est privilégiée. Plutôt que des inspirations et expirations saccadés, il est préféré un rythme plus « arrondi », ralentissant légèrement en fin d’expiration et en fin d’expiration. De nombreux types de respiration existent selon l’objectif souhaité. Par exemple, on prendra une courte inspiration et une expiration plus longue dans un objectif de détente musculaire et mentale. On pourra y ajouter ou pas un plateau de quelques secondes en fin d’inspiration, en étant allongé, assis ou debout, etc… Les variations sont très nombreuses.

En terme symbolique, la respiration est une fonction de l’organe Poumon, rattaché à l’élément Métal qui est en plein de Gi entre 3 et 5 heures du matin. C’est la raison pour laquelle il est préconisé d’effectuer les exercices respiratoires très tôt le matin.

Dans le Bouddhisme, la respiration n’a pas une place aussi prépondérante que dans le Taoïsme. En effet, il est vu d’abord comme un moyen d’apaiser son corps et son mental lors des séances de méditation, puis comme un élément sur lequel l’esprit pourra se concentrer avant d’atteindre le vide. L’aspect santé de la respiration est peu pris en compte. Pour autant, la respiration bouddhique fait partie de l’enseignement ésotérique (밀교, 密教, Milgyo) où elle est en relation avec l’élément Air, dernier élément tangible, le plus subtil, qui précède l’élément Vide. On retrouve ses applications notamment dans les Mantra, dont le fameux AUM, dans un but méditatif

 

Hoheupryeok

 

Hoheuptu

Hoheuptu (호흡투, 呼吸投) : projeter  d’un souffle

 

Probablement sous cette influence du Taoïsme, du Bouddhisme et/ou du Shintoïsme dans le cas particulier du Japon, les écoles martiales inclurent des techniques respiratoires, et leurs applications martiales, dans leur enseignement, et ce généralement à un niveau « non public » (비전, 秘伝, Bijeon). En effet, le problème qui se posait au guerrier était de rester efficient sur la durée, que ce soit durant tout le temps d’une bataille ou tout au long de sa vie ; et une partie de la solution tient dans l’utilisation intelligente de la respiration pour retarder l’épuisement de Gi. Au-delà de cet aspect de résistance, l’expérience leur a aussi montré que les techniques associée à la respiration étaient bien plus efficaces et puissantes, ce qui fut enseigné sous le vocable de Hoheupryeok (호흡력, 呼吸力).

La première des qualités de la respiration est d’obtenir une structure corporelle (자세, 姿勢, Jase) solide bien que sans tension. En effet, rien que le fait d’inspirer et d’expirer profondément remplit la « colonne de souffle » qui va du crâne au pelvis, en passant par les cervicales et le thorax (« piliers diaphragmatiques »). La respiration permet d’aligner ces éléments et de verticaliser le corps sans effort musculaire. Cette verticalité associée à l’enracinement des membres inférieurs fait gagner en stabilité structurelle et en équilibre (stabilité de l’oreille interne). Cette qualité est essentielle pour contrer les techniques de préhension, où l’on se trouve poussé et tiré en tous sens. En outre, la respiration permet de jouer sur son « poids » : en inspirant, le corps s’allège et a tendance à aller vers le haut, ce qui facilite les déplacements ; en expirant,  le corps s’alourdit, se densifier et « se pose ». Plus loin, de nombreux exercices basés sur la respiration afin de permettre au corps de résister aussi aux frappes (« guerrier de pierre », « veste de fer », …), que ce soit en les déviant, en les encaissant ou en dispersant la douleur.

Ensuite, Hoheup est un accompagnateur du mouvement. En effet, par le jeu des muscles agonistes et antagonistes, quel que soit le mouvement décidé, celui-ci pouvait être facilité ou freiné selon que l’on inspire ou que l’on expire. Dans le cadre martial, où l’on doit générer de la puissance tout en évitant de trop s’épuiser, cet aspect est primordial.

 

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Inspiration : latéralité, ascension et éloignement

Sur une inspiration, ce sont les mouvements excentrés qui se voient facilités. Ainsi, pour les déplacements vers l’avant (pousser), venant du côté (de l’intérieur vers l’extérieur) et vers le haut, ainsi que pour les mouvements centrifuges, il est recommandé d’inspirer. Ceci est dû au fait que ma structure se dilate, s’ouvre : gonflement de poitrine, des trapèzes et du Hadan Danjeon notamment. Par contre, les membres distaux auront une tendance à la fermeture : la main se formera en poing, les pieds « saisiront » le sol. Le type de déplacement durant cette phase est dit « tigre », où l’on utilise le « Gi de la Terre », autrement dit, en termes moins hermétiques, que l’on repousse le sol (action du quadriceps). L’intention se porte alors sur l’éloignement de l’adversaire.

 

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Expiration : en arrière, descente et rapprochement

A contrario, l’expiration rend plus aisés les mouvements vers l’arrière (tirer), le côté (de l’extérieur vers l’intérieur) et vers le bas, en bref tout mouvement centripète. En effet, durant cette phase, ma structure se referme, ma poitrine se creuse et mon Hadan Danjeon se vide. Mes mains et mes pieds se relâchent et s’ouvrent. Mes déplacements sont alors de type « grue », puisent le « Gi du Ciel » : je retire toute tension de mes cuisses et laisse la gravité faire son œuvre. L’intention est un rapprochement vers moi de l’adversaire.

Enfin, telle un chef d’orchestre, la respiration aura pour effet de donner du rythme à mes actions et de doser leur puissance. Il convient de noter maintenant que, dans l’idéal Budō, la respiration pendant un combat devrait être sur le(s) même(s) rythme(s) qu’à l’ordinaire, donc aussi normale que possible, comme si l’on faisait une promenade de santé. Cependant, en réalité, le rythme de la respiration variera  selon les différentes phases du combat et selon l’intention que l’on voudra y apporter (notamment « contrôler » ou « casser »). On distinguera ici deux types de rythme : le nombre de respirations par minute ; et le rapport temps d’inspiration sur temps d’expiration.

Concernant le premier, on pourra par exemple distinguer les phases d’assaut où les respirations se feront plus courtes et plus profondes afin d’augmenter ma vitesse ; et les phases d’attente où leur rythme ralentira afin que le corps puisse récupérer du précédent effort (notamment en baissant le rythme cardiaque, rythme très lié au rythme respiratoire). Pour le second rythme, celui-ci va conditionner la puissance de mes techniques. Ainsi, selon le mouvement, réaliser une technique sur une inspiration courte ou sur une expiration courte rendra celles-ci explosives, rapides et cassantes. Ceci est une des bases de la « puissance interne » (발경, 発勁, Balgyeong) avec d’autres notions comme la détente musculaire et la génération de force par le Danjeon. Si, par contre, je réalise ma technique durant la phase longue de la respiration, celle-ci sera plus douce et plus contrôlée, moins traumatisante pour l’adversaire en somme.

Ces rythmes trouvent leur expression dans les Gihap (기합, 気合) qui sont directement issus des rythmes respiratoires. On en distingue 7 types en Hapgido : Ei, Ya, Meodit, Pae, Sswae, Ra et Do. Certains sont effectués en inspiration, d’autres en expiration, certains sont courts, d’autres sont longs, certains sont légers, d’autres sont lourds, ... Il n’y a pas à choisir quel Gihap utiliser, celui-ci sort naturellement en fonction du rythme respiratoire pour lequel on aura opté.

 

Et Hoheup dans le combat ?

 

Même si l’on voulait avoir un rythme constant, l’adversaire pourrait en tirer avantage. Aussi faut-il en changer aléatoirement de manière à perdre l’adversaire sur mon intention et de ne pas être « là » où il m’attend. On entre ici dans le domaine des feintes où une simple expiration peut avoir un but d’induire en erreur l’adversaire. De ce fait, il est possible de se retrouver en contre-rythme par rapport à une technique donnée, ce qui en réduira l’efficacité.

Un autre enjeu de Hoheup est de casser le rythme de l’adversaire (celui dans lequel il est à l’aise) et de lui imposer le mien. Ceci s’obtient en synchronisant ma respiration sur la sienne puis, lorsque le contact est établi, en l’amenant petit à petit vers le rythme souhaité. C’est le même principe utilisé en Shiatsu où un bon praticien sera en accord respiratoire avec son patient et lui imposera petit à petit un rythme de détente. En combat, on peut amener l’adversaire sur un rythme lent qui va « l’endormir » pour, ensuite, le déborder ; ou, au contraire, sur un rythme trop rapide qui va vite l’essouffler (on le fait « courir ») pour finir par le cueillir. Ma propre respiration peut donc le calmer comme l’énerver. Nous sommes alors totalement dans le domaine du Hapgi (합기, 合気) où, certes, je m’accorde à l’adversaire dans un premier temps dans le seul but que ce soit lui qui soit accordé à moi à la fin.

Evidemment, on prendra soin durant un combat de ne pas laisser sa propre respiration être influencée par l’adversaire. Il faut guetter en permanence les premiers signes d’une apnée ou d’une hyperventilation pour s’en prémunir. Aussi conserver son propre rythme, doser ses efforts et ne pas entrer dans le jeu de l’adversaire sont-ils pour cela des points clés du combat. On prendra garde aussi à ne pas offrir à l’adversaire d’opportunité d’étranglement : autant on peut prendre plusieurs coups et poursuivre tout de même le combat, autant prendre un étranglement peut l’abréger très rapidement.

 

Conclusion

 

Un adage circulant dans les milieux survivalistes donne une échelle de durée simple à retenir : une personne peut survivre 3 minutes sans respirer, 3 jours sans boire, 30 jours sans manger. Ceci pointe la primauté de la respiration sur tous les autres besoins corporels et place la respiration au centre de sa propre survie.

Mais au-delà d’être un acte indispensable, c’est aussi l’élément qui donne vie à chacune de nos actions et à chacune de nos créations. A tel point qu’une technique effectuée sans respiration est appelée « technique morte » alors qu’a contrario, tout mouvement donné avec une respiration juste, et par conséquent un Jase juste, un mouvement juste et une puissance juste, peut rendre la technique secondaire et se montrer tout à fait efficace sur un adversaire. Cela se vérifie avec des exercices comme les Hapgi ollyeo et des techniques comme les Hoheuptu où nulle technique en tant que telle ne contraint l’adversaire, sinon son impression d’avoir affaire avec un mur.

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