Ilchehwa, ou l’instant décisif

(article originalement paru dans le magazine Dragon Hors Série Aikidô d'octobre 2014. Il a été légèrement modifié, notamment par l'utilisation exclusive de termes coréens)

Triptyque

Dans les Muye, l’art de prendre et de garder l’avantage reste l’un des axes de recherche les plus importants. Dans l’art de l’escrime, on cherchera par exemple à contrôler de bout en bout le sabre de l’adversaire, « se l’approprier » jusqu’à ce qu’on finisse par couper son porteur. Dans les arts de préhension de type Yusul, on cherchera aussi à contrôler l’adversaire, c’est-à-dire annuler sa dangerosité, des premiers instants jusqu’aux derniers, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il ne représente plus une menace, quel que soit son état final.

Ce contrôle commence dès que les corps des deux combattants entrent en contact. Nous nous retrouvons alors face à la problématique de l’Ilchehwa (일체화, 一体化), autrement dit comment ne former qu’un corps avec l’adversaire, comment en devenir l’élément moteur et comment conserver cet état de fait jusqu’au terme du combat (en sa faveur, cela va de soi). Répondre à ces questions, c’est trouver le moyen de se mettre en sécurité dans un premier temps, et de prendre l’avantage sur son opposant dans un second.

D’une certaine manière, la qualité d’une frappe repose aussi un Ilchehwa, bien que très bref. Cependant, afin de ne pas alourdir l’article avec des considérations sur la boxe, je limiterai l’analyse aux actions impliquant des saisies, et donc une unité des corps plus prolongée. En réalité, leurs principes en sont pourtant très proches, même si leurs effets sur l’adversaire sont plutôt différents.

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L’approche

La problématique du contrôle de l’Ittaika commence en réalité dès avant le premier contact physique. C’est la prise de conscience d’une menace imminente qui déclenche un lien entre soi et l’autre. Si le terme Ganhap (간합, 間合) est si compliqué à traduire, c’est justement parce qu’il n’exprime pas seulement la distance, l’espace qui sépare deux personnes, c’est aussi le lien, l’union qui se forme malgré cette distance apparente. C’est une union mentale (dans le sens où nos deux attentions sont dirigées l’une vers l’autre et, ce, sans qu’il y ait nécessairement de contact visuel) autant que physique, avec un déplacement sensible de mon centre de gravité vers un point situé entre moi et mon adversaire.

Un dialogue, verbal et/ou non verbal, un jaugeage, une prise d’ascendant, tout cela s’engage et constitue le premier pas vers l’autre sans qu’aucun mouvement ne soit déjà commencé. Cette connexion apparaît au travers d’un effet miroir qui s’opère entre moi et l’adversaire : uniformisation du dynamisme, des tensions, de la respiration, des mimiques aussi parfois. Un test simple pour vérifier qu’une connexion est établie est d’effectuer un mouvement ou un changement de rythme : si la connexion est là, l’adversaire effectuera de manière inconsciente les mêmes changements que moi. Je pourrai aussi vérifier en proposant des ouvertures dans ma garde afin de le faire venir et si, effectivement, il s’y engouffre, c’est que notre union est effective et à mon avantage, puisqu’à mon initiative.

Img 0325Avant tout déplacement et tout contact physique, il y a déjà connexion

L’intention d’attaque est le point de départ de l’approche proprement dite. Comme les Muye sont plutôt des écoles de défense, c’est l'adversaire qui aura généralement cette intention, mais cela ne signifie pas nécessairement que ce sera lui qui bougera en premier. Il y a alors trois types d’initiatives qui conditionneront tous les autres paramètres de l’approche. Ainsi, lors d’un Hu ui Seon, où on laisse l’attaquant aller au bout de son attaque, celui-ci effectuera toute l’approche qui lui permettra de nous toucher. Au contraire, dans les cas d’un Seon ui Seon (où l’on intercepte l’attaque dans ses prémisses) ou d’un Seonseon ui Seon (où l’on intervient après le moment de la formation de l’intention d’attaque et avant le début de ladite attaque), c’est moi qui initierai l’approche.

La distance est un élément déterminant de l’approche. Plus on part de loin, plus cela laisse du temps de réaction pour l’adversaire. De manière basique, on considère deux distances : la courte (Dangeori, 단거리) où l’adversaire n’a pas de déplacement à effectuer pour attaquer ; et la longue (Janggeori, 장거리), où il doit effectuer au moins un pas pour être à distance d’attaque. Bien entendu, la frontière entre ces deux distances varie selon l’arme utilisée : coude, genou, poing-saisie, jambe ont chacun des portées d’attaque différentes. Ceci est encore plus vrai pour les attaques armées : couteau, sabre, lance, … Bien qu’il n’y ait pas de déplacement proprement dit en Dangeori, il y a tout de même une approche, à savoir un mouvement du membre d’attaque (par exemple, une simple avancée du bras pour saisir le poignet).

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A cette distance, je suis en Janggeori pour une attaque au poing

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A la même distance, je suis en Dangeori pour une attaque de jambe

 L’approche s’appuie aussi sur la vitesse, de manière à ne pas laisser le temps à son adversaire de réagir. Mais plus qu’une approche rapide ou une approche lente, c’est le rythme et la fluidité qui sont déterminants. Par contre, lorsque je dois contrer une approche, il n’est pas non plus nécessaire que je bouge vite, mais dans le temps. En effet, si je bouge trop tôt, l’adversaire pourrait avoir le temps d’ajuster son attaque. Ma réaction devrait avoir lieu au trois-quarts de son déplacement, le moment où son déséquilibre est le plus prononcé et où il sera incapable, physiquement et mentalement, de modifier quoi que ce soit à son attaque. Il est important que la cible qu’il cherche à atteindre ne soit plus là où il s’attend à la trouver, mais que je sache par contre où se situera ma cible.

Il n’est donc pas recommandé de rester sur place, il convient au contraire de modifier sa position, même si cela ne se fait que d’un demi pas ou que d’une simple avancée du bassin. Il y a six déplacements répertoriés (Yukbo, 육보, 六歩) : aller à sa rencontre, s’en éloigner, bouger à l’intérieur de l’attaque, bouger à l’extérieur de l’attaque, se baisser ou sauter. Ces déplacements se subdivisent encore en Ipshin (입신, 入身), où je fais toujours face à l’attaquant, mais en ne restant pas face à son attaque, dans un déplacement relativement linéaire ; et en Jeonhwan (전환, 転換), où je lui présente mon dos, dans un déplacement circulaire.

A la fin du déplacement de l’adversaire, j’ai le choix entre plusieurs types de réception. Bien entendu, une simple esquive est possible mais, s’agissant d’une remise à distance, ça laisse l’opportunité à mon adversaire d’enchaîner sur une autre attaque, ce qui ne me donne aucun avantage à part avoir gagné un peu de temps. Je peux aussi présenter un mur sur lequel viendrait s’écraser le mouvement de l’adversaire avant qu’il ne soit arrivé à son terme. C’est le cas qui se produit dans le cas d’un Irimi : une attaque dans l’attaque. Enfin, je peux présenter le vide à l’endroit que l’attaquant avait ciblé, que ce soit en esquivant avec l’ensemble du corps (Mom pihagi, 몸 피하기) ou en retirant juste le membre qu’il cible, le poignet par exemple (Son pihagi, 손 피하기). Tactiquement, je peux aussi le laisser me saisir pour profiter du fait que, ce faisant, il a un membre « immobilisé » ; ou bien je ne me laisse alors pas saisir, je suis plus dans un accompagnement de l’attaque que dans son blocage et je peux le saisir à mon tour.

 

L’accroche

Une fois que l’approche a été correctement effectuée ou contrée, le point important suivant concerne la saisie correcte à appliquer. Une bonne saisie aura pour but d’empêcher l’adversaire de s’éloigner et d’amorcer un contrôle sur lui.

Il existe plusieurs formes de saisie avec la main, dont la plus classique est identique à une « tenue d’un sabre ». Dans ce cas de figure, la saisie se fait avec l'annulaire et l'auriculaire serrés, le majeur serrant de manière plus détendue et le pouce et l'index saisissant sans coller. Une autre, communément appelée « Serre d’aigle » s’applique avec les trois premiers doigts (pouce, index et majeur). Cette forme est utile pour des cibles d’un diamètre un peu plus petit, comme un os ou la trachée. Une troisième forme est une « saisie sans saisie » où consiste à saisir tout comme la tenue du sabre, mais avec le pouce accolé à l’index. La main couvre alors le membre adverse, sans espace entre ma paume et sa peau, ce qui permet de « coller » tout en ayant l’immense avantage de ne pas transmettre de stress. Le deuxième avantage de cette saisie est qu’elle laisse mon pouce libre d’aller éventuellement se loger sur un point de pression.

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Saisie en tenue de sabre

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saisie en serre d’aigle

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Saisie en main couvrante

Enfin, concernant les formes de saisie, on ne peut omettre toutes les saisies qui se font sans le concours des mains. Entre autres, une saisie avec le creux du coude, avec le creux poplité ou avec le creux du cou. Ce type de saisie est très utile quand on a les mains occupées, par une mallette ou par un parapluie.

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Saisie avec le creux du coude

La force à appliquer est un sujet d’importance aussi. En effet, si la saisie est trop faible, l’adversaire s’en dégagera aisément. Si elle est trop forte au contraire, j’ajouterai de la tension à la tension de mon adversaire et, pire, je bloquerai ma propre mobilité.  La manière correcte consiste à resserrer les doigts jusqu’à ce que chaque phalange soit en contact avec la peau de l’adversaire. A partir de là, je ne serre plus, je ne cherche pas à écraser, je maintiens simplement ma force dans les doigts. Ainsi, si l’adversaire veut écarter mes doigts, ceux-ci ne s’ouvrent pas ; s’il veut resserrer ma prise, ma main ne forme pas un poing. J’ai ainsi une saisie ferme, dont l’adversaire ne pourra pas se dégager aisément, et douce, qui ne lui transmettra aucune information kinesthésique sur mes intentions. Il ne s'agit donc pas d'avoir une poigne forte mais, plutôt, d'adhérer à l'adversaire.

Evidemment, toute partie du corps ou de l’habillement de l’adversaire est potentiellement saisissable. En pratique, je saisirai « tout ce qui dépasse », autrement dit tout ce que l’adversaire laissera à notre portée.

Une bonne saisie aura alors pour qualité de bloquer la mobilité de l’adversaire du fait de cet ancrage. La fermeté de la saisie n’autorisera pas l’adversaire à se mouvoir à sa guise, notamment en verrouillant une ou plusieurs de ses articulations. C’est une base importante des Muye à tendance lutte et, pourtant, d’en est une des facettes les moins expliquées en cours. Qu’ils jouent le rôle de l’attaquant ou celui du défenseur, les débutants ont souvent tendance à mettre trop de force dans cette saisie, alors que, ce faisant, l'adversaire concentrera sa force sur son membre saisi, rendant difficile l'application de toute technique.

 

Le contrôle

Dans le cadre de cet article, j’ai distingué la saisie du contrôle. Cependant, ces deux éléments ne font qu’un. En effet, dès le contact, dès la saisie, il doit y avoir contrôle. Une saisie simple me laisserait à la merci de mon adversaire du fait que je lui aurais laissé une de mes mains, alors que, lui, aurait sa mobilité totale. Si j’effectue une saisie, c’est pour que mon adversaire perde plus de mobilité que, moi, je n’en perde. Le principe du contrôle est assez simple : je dois me rendre fort tout en affaiblissant mon adversaire le plus possible. Une Lapalissade plus complexe à mettre en œuvre qu’il n’y paraît.

Le contrôle commence par une modification de mon attitude corporelle (Jase, 자세, 姿勢). Tant que j’étais dans la phase d’approche, mon centre corporel (Jungshim, 중심, 中心) reste relativement haut et léger afin de favoriser des déplacements rapides et fluides. Au contact, je vais alourdir mon corps en baissant mon centre de gravité sous celui de mon adversaire. Ce faisant, je deviens le point fixe autour duquel je vais pouvoir mobiliser, dans un mouvement spiralé centripète ou centrifuge, ou immobiliser mon adversaire. Afin de n’avoir aucune déperdition de force, je me gaine et renforce ma structure.

Pour affaiblir l’attaquant, il existe quatre façons principales. Certaines seront plus indiquées pour une attaque statique, d’autres pour des attaques dynamiques. Un seul de ces contrôles suffit généralement mais, chaque personne étant différente d’une autre, un ou plusieurs de ces contrôles peut se révéler ineffectif. Ainsi, certains sont plus ou moins insensibles à la douleur, d’autres ont une telle assise qu’ils se révèlent quasi inamovibles. C’est pourquoi en général, on en combine au moins deux, au mieux tous.

Le premier type de contrôle que je peux exercer consiste à imprimer un déséquilibre (Muneojigi, 무너지기, 崩) à mon adversaire. Cette position est essentielle en ce qu’elle l’empêche de pouvoir m’attaquer à nouveau en sapant ses appuis ou, au contraire, en les plantant dans le sol ; et, de la même manière, elle l’empêche de résister efficacement contre les techniques que je vais lui appliquer par la suite. Statiquement, ce déséquilibre s’obtient avec des mouvements de type Hapgi Olligi (합기 올리기, 合気上) vers le haut et Hapgi Naerigi (합기 내리기, 合気下) vers le bas. Il est recensé six directions principales de déséquilibre : vers le bas (jambes fixées), vers le haut (sur la pointe des pieds), vers l’avant (sur la pointe des pieds), vers l’arrière (sur les talons) et vers la gauche (sur le tranchant du pied gauche, jambe droite en l’air) ou la droite (sur le tranchant du pied droit, jambe gauche en l’air).

Le second contrôle consiste à profiter de la dynamique, soit que celle-ci provienne du déplacement de l’adversaire (Him Giulligi, 힘 기울리기), soit qu’elle provienne du déplacement que j’imprime à l’adversaire s’il est initialement immobile : ce déplacement, qui est une suite de déséquilibres, ne permettra pas à l’adversaire de retrouver son équilibre et de constituer une menace pour moi.

Nous avons ensuite le contrôle par la contrainte articulaire (Gwanjeolgi, 관절기, 関節技) : l’approche de l’adversaire est cassée par une contrainte appliquée d’un de ses membres. La contrainte sur les chaines musculo tendineuse amène à un contrôle qui s’étend du membre saisi jusqu’à son centre. Il s’agit par exemple d’intercepter le poignet de l’adversaire lors de son approche et de le forcer vers son centre. Il s’agit bien ici d’un moyen de contrôler l’approche de l’adversaire, pas encore la clé d’articulation en tant que « technique » qui amènera une projection ou une immobilisation.

Enfin, je peux exercer un contrôle sur mon adversaire par l’application d’une pression douloureuse (Geupso, 급소, 急所). La douleur peut engendrer, selon les points pressés et l’intensité appliquée, deux types de résultat : dans un cas, elle peut enlever tout le tonus du membre et le rendre hyperlaxe, ce qui est un avantage pour la suite des manipulations que je souhaiterai effectuer sur mon opposant ; dans l’autre cas, elle peut raidir ce membre et le fixer, voire rigidifier le corps dans son ensemble. En outre, elle submerge le cerveau d’informations empêchant la construction normale d’une pensée. Les frappes donneront le même genre de réaction mais avec un temps de contact très bref, les pressions s’appliquant sur une période plus étendue et pouvant se coupler avec une saisie.

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Contrôles avec clé de cervicales, pression et déséquilibre

En guise de conclusion

Les premiers instants d’une rencontre et le premier contact sont cruciaux dans le déroulement d’un combat, à tel point qu’ils en sont pratiquement le déterminant de la victoire ou de la défaite. Un Ittaika réussi me permettant de neutraliser une menace  et de contrôler un individu,  la technique que j’utiliserai pour finir l’adversaire est alors d’une importance secondaire. Par contre, un Ittaika raté me placera au mieux dans une sorte de statu quo où ni moi, ni mon adversaire n’a obtenu l’avantage sur l’autre et tout reste à construire ; au pire, je me retrouve en position de faiblesse. Si cela arrive, il vaut mieux tenter de reprendre de la distance que de se bloquer dans une position figée. C’est un combat pour le centre qu’il convient de gagner.

Cependant, ce n’est là qu’une première étape, la suivante étant d’étendre ce concept au combat contre plusieurs adversaires. La difficulté est alors d’un tout autre niveau, entre être uni à plusieurs corps en un seul temps, ou s’unir simultanément pendant des temps très brefs. Il s’agit du travail d’une vie. 

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