Premier cours de Hapgido en Corée, été 1999

Le lieu : devant les portes d'un Dojang de Hapkido au 3ème étage d'un immeuble commercial à Bundang, ville nouvelle et moderne de la banlieue de Seo'ul, Corée du Sud. Le temps : été 1999.

La porte du dojang est là devant moi. Et pourtant j'hésite à la pousser pour entrer. Ce n'est pourtant pas la première fois que je viens dans ce pays. J'y étais venu une première fois pour demander la main de Princesse Lumineuse à ses parents en 1997, puis une deuxième fois de manière éclair en 1998. Je connaissais donc relativement bien les coutumes locales. Ce n'était pas non plus la barrière de la langue, j'arrivais suffisamment à baragouiner de coréen pour me rendre intelligible et comprendre les conversations courantes. Pourtant, à ce moment-là, je ressentais une légère appréhension.

Ca faisait deux ans que je pratiquais avec I Gwan-yeong (Lee Kwan-Young) ce qui allait devenir son Hoshin Musul et je voulais profiter de ce séjour d'un mois pour m'entraîner au Hapgido, et non faire de nouveau du simple tourisme. Ce n'était pas une mecque avec de "vieux Maîtres", pas plus que des stages pour Oeguk'in (étrangers, soit pompe à fric) qui m'intéressaient. Non, non, juste un Dojang normal avec des pratiquants normaux pour un cours normal. J'en avais cherché un pas trop loin de chez mes beaux parents et c'est seul (Princesse Lumineuse m'ayant signifié son profond désintérêt pour ma démarche) que je me rends devant ce Dojang ce matin-là.

La porte s'ouvre toute seule. La décision d'entrer ou non ne m'appartient plus. Un petit homme, la quarantaine, au corps compact, me propose d'entrer avec un large sourire. C'est le maître des lieux en personne. Son "vrai" métier est Han'euisa, médecin en MTC mais, bien qu'il n'ait pas l'air miséreux, il n'a pas l'air de rouler sur l'or non plus. Il vit avec femme et enfant dans une pièce au fond du Dojang. Avec lui, le contact s'établit très vite, peut-être le fait que je ne m'exprime pas en anglais qui l'aura détendu. Après s'être entendu sur le prix (pas du tout une ruine pour une vingtaine de cours d'une heure et demie chacun, cinq jours par semaine), il me propose de débuter immédiatement car les cours du matin sont plus spécifiquement orientés pour les adultes (les cours du soir étant pleins de ces collégiens et lycéens qui ont fini leurs cours).

Les autres élèves arrivent au fur et à mesure. Les âges (de la trentaine à la soixantaine) et les situations sociales (du garde du corps au diplomate retraité, en passant par le prof d'anglais) sont très variés. Intrigués de voir un étranger parmi eux, chacun me bombarde avec une curiosité gourmande de questions. Gêné par tant d'attention (je suis plutôt d'une nature introvertie), je suis tout de même agréablement surpris de tant d'ouverture et de tant de marques d'affection. Les Coréens sont vraiment des gens accueillants et chaleureux dès qu'ils nous acceptent dans leur cercle.

Le cours peut commencer. Premier constat : le dynamisme est vraiment privilégié ! Tout l'échauffement se déroule sans arrêt, enchaînant exercices sur exercices sans temps mort. J'ai tout de suite du mal à trouver mon souffle : température 35°C, taux d'humidité entre 85 et 90%. Je n'y suis vraiment pas habitué mais je ne peux pas, je ne dois pas lâcher, je représente l'Occident ici, que diable ! Suivent les vingt coups de pieds de base, à raison de cinq répétitions par jambes, toujours sans temps mort. Le prof annonce le coup de pied et tout le monde y va. Deuxième constat : ces gens-là sont faits en caoutchouc ! En France, je ne fais certes pas partie des plus souples mais là, je frise le ridicule. On poursuit avec les roulades, acrobaties et autres coups de pieds sautés à la raquette. Là, je suis plus dans mon élément, j'ai toujours adoré le contact du sol sur mon dos et son "doux" massage. Seule différence avec la France : toujours pas d'arrêt pipi-boisson, une ligne est finie, on part en sens inverse : roulades avant, arrières, latérales, chutes plaquées avant, arrière, latérales, roulades inverses, retournées, sauts de tête, sauts de main, rondades, saltos arrières, flips (que je n'ai pas tentés) ; Dwi'eo ap chagi, Dwi'eo yeop chagi, Dwi'eo chikkeo chagi, Dwi'eo dwi dola chagi (le plus rigolo, car le plus casse gueule).

Seuls trois quarts d'heures se sont écoulés. Je suis en apnée, mes jambes sont en feu et eux sont en pleine forme... Mais je n'ai pas lâché. Il me faudra quelques jours par la suite pour habituer mon corps à ce rythme, ce n'est qu'une question d'habitude.

Mais les trois quarts d'heures suivants concernant la technique et bien que toujours en dynamique, le rythme est un peu moins soutenu. Clés et projections de base sont mon menu du jour. Et là, je brille un peu plus : peut-être est-ce culturel mais en France, l'attention est plus portée sur les clés et les projections que sur les coups de pied. A Seo'ul, la tendance est plus ou moins inversée (c'était mon ressenti de l'époque et je sais depuis que même en Corée, il y a des disparités de pratique fortes entre régions). Je n'étais guèreimpressionné par le travail des 3ème dan qui, certes, maîtrisaient parfaitement la "boxe" (sans doute avaient-ils tous un long cursus de Taekwondo-in) mais n'avaient à mon avis pas pleinement intégré les clés et projections. Ce qui me fait dire ça, ce n'est pas ma propre maîtrise (inexistante) mais le fait que lorsque je verrouillais un peu ma saisie, ils avaient du mal à s'en sortir et demandaient des conseils au prof. Lui, par contre, me passait ce qu'il voulait quand il voulait. Avec le sourire et en douceur, s'il vous plaît. C'était un autre niveau de maîtrise que celle de I Gwan-Yeong : lui aussi passait ce qu'il voulait mais j'ai toujours ressenti une certaine violence dans ses techniques, voire un certain plaisir à donner de la douleur (sans doute une manière à lui de nous y habituer...).

Mon troisième constat : ce prof n'était en rien avare de ses connaissances, faisant toujours un lien entre ses techniques et la MTC (en douleur ou en guérison) et, entre deux exercices, démontrait variations sur variations. Vue la baisse générale d'intérêt des Coréens pour leurs AM, j'avais l'étrange impression de me retrouver face à une bibliothèque d'Alexandrie délaissée au fond d'un terrain vague, ne demandant qu'à offrir ses trésors. Il est bon de savoir que nombre de ceux qui enseignent les AM à plein temps en Corée sont des gens ayant raté peu ou prou leurs études et, bien qu'ils aient un statut d'enseignant, statut fort bien vu là-bas, on leur porte peu de reconnaissance (heureusement pour eux, les Occidentaux sont là). Mais lui, a contrario et en toute objectivité, il me semblait être un de ces passionnés, pleins de possibilité dans la vie, ayant fait le choix d'un certain sacrifice social pour assouvir sa passion.

Le cours se finissait sur des assouplissements et de la méditation. C'est pendant ces étirements que je reçois le doux surnom de "Montagne". Non que je sois un grand costaud impressionnant mais bien parce que mon écart facial est le plus haut d'entre tous les élèves. Les traîtres, heureusement que je ne suis pas susceptible ! Quoi qu'il en soit, je me sens bien, le corps chaud et détendu, sain en un mot.

Mais, ici, jamais un cours ne se finit sur cela. C'est l'heure de la pastèque ! Quel délice, quelle fraîcheur bien venue ! C'est aussi un moment de détente où l'on discute de tout, de rien, où même le maître se place au même niveau que tout les autres.

Puis, on se dit tous "à demain". Il ne m'aura fallu qu'un cours pour être accepté parmi eux, un élève comme les autres. Pourquoi avais-je une appréhension déjà ? Ah, si, nombre d'explications du prof m'étaient complètement passées au dessus des oreilles par manque de vocabulaire. Il me faut quand même acheter un livre de Hapgido en langue coréenne pour trouver les termes qui me manquent, ce que je fais l'après-midi même !

Au grand dam de Princesse Lumineuse, je ne manquai par la suite qu'un seul des vingt cours suivants.


La pose (pause ?) photo obligatoire !

Date de dernière mise à jour : 01/11/2011